La Musique elle aussi rythmée par la curation ?

Quelles sont les conséquences sur le financement d’un secteur qui « produit » un bien particulier dont les caractéristiques sont proches de celles d’un bien public, et dont l’utilité marginale est constamment croissante ?

C’est la réponse que je vais tenter d’apporter ici, dans cette dernière contribution qui clôt la trilogie des billets portant « un regard d’économiste » (ce qui ne veut pas dire grand chose, puisqu’ils ne sont jamais d’accord entre eux) sur les conséquences des évolutions technologiques dans l’industrie de la musique. En effet, dans une première contribution j’expliquais que la consommation de la musique était non-rivale et qu’il y avait en même temps une quasi-impossibilité d’exclusion ( = un bien quasi-public). Par la suite, je défendais l’idée que la valeur associée à sa consommation ne cessait de croître, si bien que l’on peut qualifier son utilité marginale de croissante (i.e: le plaisir que j’en retire à chaque unité supplémentaire consommée). Dans la vie de tous les jours, la majorité des biens que nous consommons sont plutôt des biens privés dont l’utilité diminue avec leur consommation. Ainsi, si les caractéristiques du bien musique sont particulières, le financement de sa filière entière ne peut se faire sur les mêmes bases que pour des biens plus ordinaires.

Extrait de l’illustration de Sheldrake & Karoshikula

Préserver la Création

Les débats auxquels nous assistons depuis maintenant presque 10 ans sur l’avenir de l’industrie musicale après les débuts fracassants de Napster (à l’époque) cristallisent cette tension, à savoir: vouloir appliquer un schéma de rémunération traditionnel sur un bien qui ne l’est pas.  Avec, qui plus est, souvent des arguments de mauvaise foi employés aussi bien par les majors qui y voient la fin de la Création en méprisant ainsi tout le processus de destruction créatrice, que par les tenants d’un téléchargement sans limite pour qui le partage et la diffusion sans contrepartie sont naturels.

Les évolutions technologiques qui se sont succédées ont petit à petit révélé les caractéristiques naturelles du bien musique tout en bouleversant la chaîne de valeur de l’industrie. Je résume dans ce Prezi Music As A Public Good les principales ruptures technologiques ainsi qu’une superbe illustration de l’histoire du « contenu » par Sheldrake & Karoshikula .

La valeur n’a pas disparue – elle a surement même augmentée – mais elle s’est déplacée vers de nouveaux maillons. Pour schématiser, on peut décomposer la filière de l’industrie musicale en 3 principaux maillons allant de la production à la distribution en passant par la fabrication (cf La Chaîne détaillée version Idate ) les premières techniques ont surtout facilitées la reproduction ne remettant pas en cause la distribution, l’arrivée du Mp3 comme support et véhicule concurrençant davantage les autres maillons. Surtout que dans le même temps, les investissements nécessaires pour « enregistrer soi-même » ses productions n’ont cessé de diminuer (cf. le dernier album de Gorillaz ou les albums de Manu Chao).

Face au choix: impôts ou gratuité

De nouveaux acteurs comme Deezer ou Spotify, dont on verra à terme si  le modèle économique est viable semblent incarner le futur de l’industrie musicale. L’avenir n’est plus dans l’accès mais dans la connaissance. Puisque l’utilité marginale est croissante, et que l’on est donc jamais lassé de découvrir de nouvelles choses, tout l’enjeu devient de trouver des moyens permettant d’être le plus efficace possible dans ses découvertes. Et là, le mieux est sans doute de se fier à ceux qui partagent le même type de goût qui vous. Le meilleur moyen, c’est les autres. Identifier les « découvreurs » et se laisser guider , c’est précisément ce que consacre les expressions curation et curator (cf. billet rww.fr). A chacun d’identifier ses bons curator, sans oublier qu’on est toujours le curator d’un autre…avec les services comme Blip.fm ou les options de partage et de création de listes collaboratives dans Spotifiy.

Pour en revenir au financement, que nous enseigne la théorie économique pour des biens possédants ces caractéristiques ? Le choix est simple: gratuité ou impôts. J’évacue rapidement la gratuité (totale) dans une vision néoclassique tout du moins qui égaliserait le prix au coût marginal en émettant l’hypothèse qu’il faut préserver l’incitation à créer par un mécanisme de financement direct.  Aussi, je livre une définition plus personnelle de la gratuité correspondant à une situation où le prix payé est dé-corrélé du volume de consommation (cas type du tarif de la redevance Tv qui est le même pour tous et indépendant du nombre d’heures d’émission consommées). De ce point de vue, la carte musique lancée récemment en France est une bonne idée. Une bonne idée en apparence seulement, malheureusement, puisqu’elle est victime d’au moins deux distorsions: tout d’abord elle n’est réservée qu’à une catégorie de consommateurs (sur un critère d’âge <25 ans,  pour des raisons pédagogiques on imagine) et d’autre part qu’à une catégorie d’artistes (ceux présents sur des catalogues).  Par exemple, les œuvres d’un artiste auto-produit ne sont pas éligibles à cette subvention.

Ce que guettent souvent les économistes avec ce type de politique publique à vertu prétendument incitative, ce sont précisément les effets d’aubaines. Cette mesure qui s’apparente à de l’argent public pour financer un bien public, n’est en fait que le résultat d’un lobbying très efficace de la part des majors qui récupèreront donc une large partie des 25 millions d’euros réservés à cette mesure. Le plus triste est que la carte musique est sensée soutenir la « création », le nerf de la guerre selon Pascal Nègre, or il est impossible d’utiliser cette dernière pour soutenir ceux qui en auraient le plus besoin mais il est en revanche très aisé de le faire pour acheter le dernier titre de Rihanna par exemple…

Pour résumé, le soutien à des offres « légales » d’accès à la musique assurant une juste rémunération est primordial et ne passe que par des offres sans condition  aussi bien côté offre (catalogue) que côté demande (âge ou autre restriction régionale). Une nouvelle fois l’avenir de l’industrie musicale ne se situe certainement pas dans la détention, pas plus que dans l’accès mais plus vraisemblablement dans le chemin de la découverte.

Enhanced by Zemanta

Une réflexion sur “La Musique elle aussi rythmée par la curation ?

  1. Pingback: Tweets that mention La Musique elle aussi rythmée par la curation ? « InfraMarginal -- Topsy.com

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s