La musique un quasi-bien public ?

Lors d’une discussion récente, j’ai été amené à m’interroger sur la nature des biens culturels et en particulier celui de la « musique ». Il existe énormément d’analyses et de contributions très sérieuses en économie comme ailleurs à ce sujet.

L’idée que je souhaite développer ici est que la musique possède par nature les caractéristiques d’un bien public, et que les évolutions technologiques successives qui l’ont accompagnée depuis ses débuts n’ont cessé de tordent et distordent ses caractéristiques. Facilitant ou contraignant sa diffusion avec des impacts économiques sur l’ensemble de la chaîne de production ( et notamment quant à la réparition de la valeur au sein des différents maillons).

Pas de rivalité entre nous

En économie, on a l’habitude de dissocier les biens des services sur la base du rapport qui existe entre la production et la consommation: dans le cas d’un service, la production et la consommation sont simultanées, alors qu’un bien est produit puis consommé. Au sein des biens, les économistes ont établi deux catégories : public et privé.  Pour différencier un bien public d’un bien privé, on regarde les deux propriétés suivantes:

  • la rivalité: Est-ce que plusieurs agents peuvent consommer (en retirer une utilité) en simultané du bien en question ?
  • la possibilité d’exclusion: Est-il possible d’exclure un agent de la consommation du bien ?

S’il y a rivalité et possibilité d’exclusion, on parle de « bien privé ».  Si j’achète une pomme, plus personne ne peut acheter et consommer cette même pomme.  A l’inverse, s’il n’y a pas de rivalité et impossibilité d’exclure un agent de sa consommation, le bien est alors  qualifié de « bien public (pur)« . La combinaison intermédiaire restante à savoir non-rivalité et possibilité d’exclusion désignant un quasi-bien public ou un bien public « impur ».

Le second critère est généralement traité de manière binaire, dans le cas le plus « pur », on ne peut exclure aucun agent; exemple type de la défense nationale qui surveille l’ensemble d’un territoire  et où on ne peut exclure personne de sa protection. Pour ce qui du caractère rival d’un bien, il peut s’exprimer à différents degrés. Dans des contextes donnés l’absence de rivalité est vraie jusqu’à un certain seuil: exemple d’une route qui se congestionne, d’un spectacle dans un espace où le nombre de places est limitée…chaque agent supplémentaire qui viendrait utiliser le bien en diminuerait l’utilité pour les autres,  c’est à dire qu’il génère des effets externes négatifs (plus de temps d’attente au péage, impossibilité de s’asseoir ou conditions moins confortables pour assister au spectacle, etc…).

Les économistes n’ont pas défini la nature des biens juste par plaisir de disserter sur leur pureté. En effet, la nature d’un bien va influencer la manière dont les agents le consomment et à rebours, sa production (notamment son financement).  On parle de tragedy of commons pour résumer la manière dont les agents ont tendance à surexploiter la ressource publique.

Une bonne partie des débats qui existe depuis quelques temps au sujet de l’avenir de l’industrie musicale peuvent être appréhendés à travers ce prisme « public » vs « privé ».  Puisque, pour en revenir à l’idée de ce billet, la musique possède naturellement les caractéristiques d’un bien public (quasi-public en réalité). Je parle ici de la musique dans sa composante technique, c’est-à-dire la production puis/et la diffusion d’un son. (C’est pas très sexy et ça en donne une appréhension désincarnée, mais ça a le mérite de simplifier la démonstration). Ainsi, la musique est caractérisée par une rivalité nulle (le son que j’écoute est accessible à d’autes personnes de mon espace) et les possibilités d’exclusion vont dépendre des dispositifs techniques qui hébergent et retransmettent le son en question.

Mp3, libère moi !


Ainsi, les supports physiques nécessaires à l’écoute de la musique ont pendant longtemps permis de limiter ou a minima d’en contraindre la diffusion, principalement parce qu’ils étaient difficilement reproductibles. Le Vinyle en est certainement le meilleur exemple, la difficulté de reproduction permettant d’instaurer de la rivalité…L’arrivée des cassettes, puis des CD sur lesquels il était plus aisé de mettre du contenu a progressivement libérer la diffusion. Contrairement à d’autres secteurs, la numérisation n’a pas changé la nature du bien « musique » mais en a révélé les propriétés naturelles. L’analogie proposée par certains artistes entre le téléchargement d’un fichier et le vole d’une baguette de pain, est à ce titre éloquente et méprise la spécificité même d’un fichier (musical) où il n’y a justement aucune rivalité ! Si je coupe une pomme en deux, il reste deux moitiés, le fichier est indéfiniment reproductible et sa reproduction n’altère pas sa valeur. Le fichier est ainsi devenu support et véhicule compliquant considérablement les possibilités d’instaurer de la rivalité et d’exclure des agents de la consommation. Le format particulier de diffusion qui est impacté positivement par cette tendance est le concert. Par essence, c’est une performance unique (qui se rapproche en ce sens d’ un service) et pour lequel on peut instituer une forme de péage avec des droits d’entrée, toujours en jouant sur les deux propriétés exposées plus haut.

Je reviendrai dans un prochain billet sur les implications en termes de financement de l’écosystème et le jeu entre acteurs (artistes, diffuseurs, fournisseurs de contenus, FAI, etc…).

5 réflexions sur “La musique un quasi-bien public ?

  1. WOW, ça montre exactement l’avenir de cette industrie, les mp3 et la radio pour la pub et les concerts pour les revenues ! Enfin ils travaillerons pour leurs argent ! Elle ne tombera pas du ciel à cause d’un bon Major…

  2. Le rappel des définitions est intéressant, particulièrement pour ce sujet. L’analogie de certains artistes au vol d’une baguette de pain est, à mon avis, tout aussi excessive que les arguments avancés par certains qui télécharge(aie)nt et diffus(ai)ent en masse.
    Le marché de la musique est vivant, il évolue donc. On assiste au retour du spectacle en live, avec l’enregistrement qui n’est plus le produit principal mais l’accessoire, le support promotionnel.

    Quand est-il de la musique diffusée par une radio publique?😉

    Ça me fait penser à une réflexion sur la notion de service public pour le développement de produits et technologies. Elle me semble aujourd’hui assez figée et restrictive. Alors qu’au siècle dernier les États développaient avec des fonds publics les innovation et la R&D pour le plus grand nombre de citoyens.

    • Effectivement Sébastien, si on estime que le bien « musique » à des caractéristiques spécifiques et que l’industrie se (dé/re)strucure au gré des évolutions technologiques, on revient alors à des réflexions proches de celles qui portent sur le financement des services publics…c’est précisément sur ce point que je souhaite revenir dans un prochain billet !

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